Pour commencer, cela ne vous aura pas échappé, Nicolas Thiebault-Pikor n’est pas l’artiste professionnel auquel on s’attend au premier abord : il cumule en fait sa pratique artistique à des activités de graphiste, de sérigraphe, voire de designer d’espace qu’il mêle allègrement. Aujourd’hui il y a de plus en plus, dans le système de l’art contemporain, une tendance à superposer les activités et les statuts. Et si cela est dû à certaines réalités économiques, c’est aussi souvent une volonté délibérée de prendre des chemins de traverse, de profiter de nouvelles possibilités, et Nicolas Thiebault-Pikor fait partie de cette dernière catégorie.Ici ces multiples compétences ne sont pas le signe d’une compromission. Elles sont plutôt les ouvertures qui permettent de se caler aux contextes avec subtilité, aux commandes, aux expérimentations et, surtout, aux intuitions.Car le travail de notre artiste doit autant se permettre de séduire que d’agir, à partir de là, à rebrousse-poil. Ses univers abstraits d’abord attrayants, moirés, foisonnants, appâtant par ailleurs l’amateur d’art cinétique ou optique, se révèlent être d’étranges sources de perturbation pour l’œil. L’effet de répétition géométrique qui attire autant l’esprit qu’il peut fatiguer les sens reste à la fois une volonté de décoration et d’enjolivement, et la définition même du décoratif lorsqu’il est un jeu volontaire de contrepoint et de miroir avec ce qui lui préexiste. En bref, quand il vient révéler ce qui l’entoure.En effet, il semble peut-être trop facilement acquis qu’une intervention d’artiste dans l’espace public doit être « relationnelle ». C’est oublier l’origine historique du travail sur le contexte, qui est un questionnement du social lui-même, une proposition malicieuse qui place dans la balance un aspect environnemental, qui bouscule un contexte architectural, mais qui questionne aussi le dispositif même de la commande, avec tout ce qu’elle comprend d’attentes et d’obligations.De fait, si Nicolas Thiebault-Pikor peut donc faire figure d’outsider ici, c’est non seulement parce qu’il a choisi des formes intemporelles, mais aussi parce qu’il renvoie à une étrange idée de la participation, dans laquelle le spectateur est l’inévitable cible en même temps qu’il fera exister, dans ses déplacements, à travers ses goûts et ses a priori, une œuvre qui ne souhaitera jamais disparaître ou se fondre, et qui se laissera difficilement apprivoiser. Ainsi la position de l’artiste se situe entre art contextuel et un affichage sauvage lui offrant par ailleurs une liberté de signature et d’anonymat.Comment construisons-nous alors la scène contemporaine ? De quelles idéologies sommes-nous les serviteurs ? Car avec Thiebault-Pikor il est bien question de goût et de limites imposées, du multiple contre l’objet, et du camouflage comme une technique, quelque part, offensive. par Damien Airault